Ep2. Celle qui dit que l'I.A. n'est pas disruptive

Ou pourquoi ce n'est pas la bonne question

CHÔMIES
9 min ⋅ 15/02/2023

Comme promis dans l’épisode précedent, je passe un peu de temps à vous partager mon quotidien. Si c’est l’IA que vous êtes venus chercher, je vous invite à “disrupter“ la première partie et passer directement au sujet du jour 👇👇👇👇

TL;DR: Pourquoi j’ai décidé d’aller voir un médium. Je commence un podcast sur l’oisiveté avec ma soeur. La disruption n’existe pas.

🔮Je m’esotérise

Dis plus simplement: J’ai décidé d’aller voir un médium.

Je n’ai jamais vraiment été mystique, je ne me fais pas tirer les cartes et je n’ai jamais cru les histoires de maison de retraite hantées (coucou Mathilde). La dernière fois que j’ai fait une séance de spiritisme j’avais 16 ans et je faisais semblant de déplacer le verre entre deux gorgées de Malibu Coco. Les seules fois où je me suis laissée surprendre c’est lorsque je devine des choses chez des personnes que je ne suis pas sensée connaitre. Des fulgurances qui se comptent sur le doigt de la main mais qui étonnent lorsqu’elles arrivent. Ce sont les seuls événements qui me sont arrivés personnellement et desquels je m’autorise donc à penser qu’ils sont en dehors de l’ordinaire.

Alors pourquoi le médium ?

La curiosité de l’experience. J’ai quatre témoignages d’amies proches qui sont allées voir le même médium et pour lesquelles les révélations se sont avérées plus qu’étonnantes. J’ai donc envie d’éprouver le modèle moi même, observer la méthode et me laisser surprendre. J’ai quand même deux craintes prégnantes:

  • Que ses observations sur mon passé soient bonnes et que je sois obligée de d’accepter qu’une part d’irrationalité existe. Ou du moins une rationalité qui n’est pas encore expliquée.

  • Que certaines projections soient auto-réalisatrices et conditionnent mon comportement de facto.

Le premier point n’est pas un argument suffisant dans le sens où l’envie de le confirmer ou infirmer et plus forte. Pour ce qui est du deuxième, je vais essayer de m’en affranchir avec le mode opératoire suivant:

  • Si les images du médium concernent mon passé: je le laisse faire.

  • Si elles concernent mon futur: je lui demande d’écrire ce qu’il voit sans m’en parler. Je garderai secrètes ses prédictions pendant quelques années, le temps de vérifier leur véracité sans avoir à influence mon comportement. Encore faut-il tenir 🤞

Comme ce médium est de renommée nationale (oui oui, on choisis pas n’importe qui), il y a quelques mois d’attente. Je vous partagerai donc mon expérience fin avril !

J’ai décidé de faire un podcast

Ou plutôt, nous avons décidé avec ma soeur ! Chacune à notre tour nous avons traversé des périodes sans emploi (je suis en plein dedans) et nous avons trouvé un certain plaisir à ralentir, s’ennuyer et contempler. Nous souhaitions donc partager les histoires de ceux qui comme nous ont déjà ralenti, volontairement ou non.

Lundi 15h: La plage des catalans à Marseille est un bon terrain de jeuLundi 15h: La plage des catalans à Marseille est un bon terrain de jeu

Voici une partie de la description de l’idée telle quelle a été proposée au concours Radio France:

Il ne suffit pas de traverser la rue pour trouver du travail mais c’est en la prenant du bon côté que commence l’oisiveté.

Qu’ils soient chômeur.ses, retraités, RSistes, homme au foyer, SDF ou rentiers, les oisifs sont ceux qui ne travaillent pas. Comme eux, ce podcast prend à contre temps le reste du paysage. Il ne s’agit pas de l’actualité du monde mais de celle des personnes qui le composent. On n’y parle pas de success story entrepreneuriale mais plutôt des victoires du quotidien. En somme, le seul investissement que l’on fait ici, c’est celui qui améliore nos vies.

Pourquoi ce podcast ?

Pour donner une voix aux personnes qui ne travaillent pas, pour leur montrer qu’elles ne sont pas toutes seules et ouvrir une nouvelle palette des possibles aux travailleurs. Prenons le temps de découvrir la vie autrement qu’à travers des “objectifs de performance“ ou des “plans de montée en compétence“. Echappons à la frénésie du monde et asseyons-nous sur un banc pour écouter ceux qui composent autrement.

L’enregistrement

Il serait regrettable d’appliquer à l’oisiveté une méthodologie minutieuse. Les enregistrements se feront donc au gré des rencontres, en individuel ou en collectif. Pour l’instant trois villes sont privilégiées: Lille, Paris et Marseille. Nous souhaitons également converser avec des oisifs ruraux à l’avenir, espèce que nous, oisives urbaines, connaissons moins.

Le format

⏰ Durée d’un épisode: 45min ⏰

  • Intro musique + extraits: 1 min30

  • Les interviews: 38 min

  • Parole d’expert sur un sujet abordé pendant le podcast: 5min

  • Call to action: 20 sec

La fréquence de diffusion sera mensuelle. Deux fois par an, nous proposerons un hors-série qui pose un cadre historique et réflexif sur les notions suivantes:

  • L’ennui

  • La procrastination

  • Le chômage

Feedbacks

Voilà, on a hâte de commencer à converser avec les oisifs et on ne va pas attendre le résultat du concours radio Radio France pour commencer. Si vous avez des retours à nous faire sur le format, le matériel à utiliser ou autre, on est archi-preneuses :)

👇 Et sans transition, aucune, on passe au sujet du jour 👇

L’I.A. n’est pas disruptive

Au commencement était le bullshit

Je me dois de donner un peu de contexte, ce sujet qui découle de la combinaison de deux éléments:

D’abord, de mon historique en entreprise où j’y ai rencontré le ‘Head of Bullshit‘. Vous avez sûrement le même dans votre boîte. Vous savez, c’est celui qui récupère quelques de buzzwords, intègre des mots de liaison, ajoute une citation récupérée sur LinkedIn et appelle ça un discours “inspirationnel“. Dans ce discours, la disruption apparait généralement comme un idéal de transformation. Comme je travaillais dans la data, il était donc inéluctable de voir apparaître des liens de causalité entre l’ Intelligence Artificielle et la Disruption. La facilité qu’ont ces gens à (im)poser leurs conclusions comme des évidences m’a donné envie de creuser le sujet. Ma démonstration ne sera pas implacable voire même parfois emprunte de mauvaise foi, je vous invite donc à continuer la réflexion de votre côté et je vous mets quelques liens en bibliographie.

Head of Bullshit - VP Toutologie Starter packHead of Bullshit - VP Toutologie Starter pack

Aux affirmations intransigées des Head of Bullshit s’ajoute l’actualité d’Intelligence Artificielle la plus invasive du moment: chatGPT. Pour vous donner une idée, sur les 90 derniers jours en France, il y a eu plus de recherches Google à propos de chatGPT que des retraites:

Comparaison Google Trends entre chatGPT et les retraites en France sur les 90 derniers joursComparaison Google Trends entre chatGPT et les retraites en France sur les 90 derniers jours

A ce sujet, les médias ou du moins ceux que j’ai lu et écoutés, s’accordent dire que la vraie révolution de l’agent conversationnel ne relève pas de la technicité intrinsèque du modèle d’IA développé mais plutôt de la capacité à démocratiser son usage au plus grand nombre. Alors, alors, la disruption viendra t’elle de chatGPT ?

L’Intelligence Artificielle

Je vais tenter l’exercice périlleux définir simplement ce que je comprends de l’Intelligence Artificielle.

Dans l’imaginaire collectif porté le plus souvent par des films et romans de Science-fiction, l’Intelligence Artificielle (I.A.) est un programme informatique embarqué dans un robot humanoïde qui développe des capacité proches voire supérieures à celles des humains. La machine est capable de penser des idées abstraites, de s’émouvoir et donne une impression de conscience. C’est ce qu’on appelle l’Intelligence artificielle forte. De cette représentation découle des craintes souvent liées au retournement de la machine contre l’Homme là où l’intention initiale était plutôt de l’augmenter grâce à la technologie.

Voici l’I.A. telle que je la comprends:

L’intelligence artificielle se distingue de la programmation classique parce qu’on ne lui donne pas par défaut les lois qui la régissent mais parce que c’elle qui apprend grâce à des phases d’entrainement réalisées avant sa mise en production et des boucles de retour après sa mise en production. A titre d’exemple, si on veut qu’un modèle d’IA reconnaisse des images de chat on ne va pas lui décrire les chats comme étant des animaux ayant quatre pattes, une queue, des oreilles et qui ronronne mais on va lui montrer un grand volume d’image de chats et de non chats (chiens, lynx...) pour l’entrainer à les reconnaitre. La volumétrie des données d’entrée ainsi que leur composition va influencer les résultats donnés par le modèle.

Phase d'entrainement d'un réseau de neurones à la reconnaissance de chatsPhase d'entrainement d'un réseau de neurones à la reconnaissance de chats

L’exemple le plus connu est celui de la reconnaissance faciale. Les datasets d’entrainement ont été principalement constitués d’hommes blancs parce que conçu par des hommes blancs. L’IA était donc bien plus performante pour détecter des hommes que des femmes et blancs de préférence. Les biais inconscients de l’humain qui développait ont donc été répliqués dans l’échantillon d’entrainement et a conduit à une sous-performance du modèle de reconnaissance.

Fun Fact: Vous connaissez le système de Captcha de Google ? Celui qui vous demande de trouver les feux de circulation parmi des images pour prouver que vous n’êtes pas un robot. Et bien en fait, c’est vous qui entrainez le robot ! Puisque grâce à ce système, vous envoyez des boucles de retours au modèle d’apprentissage de la voiture autonome de Google.

Système de Captcha GoogleSystème de Captcha Google

Dans quels cas utilisons nous de l’IA ?

Les cas d’usages les plus courant sont les suivants:

  • La recommandation de produits ou de publicité (Sur Amazon et Facebook par exemple)

  • Les applications de navigation qui déterminent les chemins les plus court et estiment l’heure d’arrivée (Maps, Waze)

  • La reconnaissance faciale ( Facebook proposait des taggages automatiques sur les photos, on peut trier par visage sur la Galerie de photos Samsung)

On est loin de l’Intelligence artificielle dotée d’une conscience et des sentiments comme décrit un peu plus haut. Ici, la machine ne pense pas, elle est construite par des ingénieurs qui cherchent à rendre des systèmes de plus en plus autonomes et de résoudre des problématiques très spécifiques. C’est ce qu’on appelle l’IA faible. Et même si certaines interactions avec un agent conversationnel comme chatGPT peuvent sembler impressionnantes de prime abord, on se rend vite compte des limites de l’outil et on est encore loin de l’IA décrite dans le film ‘Her’.

Il est donc difficile de caractériser l’IA intrinsèquement comme une révolution technologique comme c’est souvent le cas dans les médias ou dans certaines entreprises mais plus comme une évolution progressive qui découle des travaux en recherche opérationnelle, en supervision ainsi que des évolutions technologiques qui permettent le traitement de données d’une grosse volumétrie (BigData).

En synthèse

L’intelligence artificielle telle que nous l’expérimentons au quotidien découle d’une suite progressive d’améliorations technologiques. Elle se différencie de la programmation classique parce qu’on y intègre une notion d’apprentissage qui dépend énormément de la composition du dataset d’entrainement composé par les ingénieurs. Je ne l’ai pas évoqué ici, mais l’usage de l’IA comprend également certaines dérives comme la perte de sérendipité ou l’uniformisation des goûts et des contenus. J’en avais déjà parlé dans l’épisode précédent lorsque j’évoquais la recommandation de films chez Netflix.

La disruption

Commençons par la définir, le Larousse nous donne les éléments suivants:

  1. Se dit de la décharge électrique qui éclate avec étincelle.

  2. Se dit d’une entreprise, d’un produit, d’un concept qui créent une véritable rupture au sein d’un secteur d’activité en renouvelant radicalement son fonctionnement

Si son étymologie nous ramène à des notions de destruction et de rupture, le terme migre vers les sciences économiques dans les années 1990 jusqu’à devenir une marque déposée par le réseau de publicitaires TBWA. Son CEO, Jean-Marie Dru, en donne la définition suivante dans son livre New: 15 approches disruptives de l’innovation, Pearson (France), 2016:

L’innovation disruptive est une innovation de rupture, par opposition à l’innovation incrémentale, qui se contente d’optimiser l’existant.

Oui mais voilà. Le verbe “innover“ remonte au XIVe siècle et découle du bas latin innovare qui signifie “renouveler“. Utilisé par les juristes, il prend la forme plus concrète d’un avenant à un contrat. C’est une modification qui vient s’ajouter à un système initial sans en changer les termes fondamentaux. En ce sens, l’IA faible correspond à la définition d’une innovation. Si on conserve cette définition, la description donnée par Jeam-Marie Dru perd de son sens puisque l’innovation incrémentale devient un pléonasme et l’innovation de rupture un oxymore. Difficile alors de mettre un définition tangible sur la notion de disruption. Une aubaine pour les Head of Bullshit puisque plus un concept est vague, plus il fait office de “fourre tout“ ce qui tombe plutôt bien quand on ne sait pas vraiment de quoi on parle.

Miscellaneous DisruptionsMiscellaneous Disruptions

Ce qui est encore plus dérangeant dans l’injonction à la disruption c’est que l’innovation technologique ou le bousculement d’un marché existant est considéré presque systématiquement comme une amélioration. La nouveauté qui rend obsolètes d’anciennes pratiques est forcément vu comme un progrès alors même que la finalité de l’innovation technologique est rarement définie de prime abord. Les deux motivations principales étant d’une part la performance économique ou militaire de l’entité d’où émane l’innovation et d’autre part la stimulation intellectuelle des ingénieurs et chercheurs qui la conçoivent.

Avant même de parler d’innovation ou de disruption il faut donc se reposer les bonnes questions. Je ne suis pas certaine qu’avoir des recommandations produits personnalisées soient source de bonheur pour les gens, la question se pose également pour le Smartphone, l’Uberisation, le Cloud, Netflix et tutti quanti.

En conclusion

L’IA n’est pas une disruption. Elle découle d’une évolution progressive des technologies et de leurs usages. Au lieu de se demander comment l’IA va disputer le monde, prenons du temps pour définir celui que nous voulons. Définissons ensemble les conditions de notre bonheur et voyons la technologie comme un outil et non une finalité. Je prendrai du temps un peu plus tard pour me prêter à cet exercice et c’est un peu le sens de cette période de chômage de toute façon. Je vous le partagerai évidemment via un nouvel épisode, n’hésitez pas également à me faire part de vous imaginaires ☺️

Connexions impromptues

  • En regardant la biographie de Jean-Marie Dru, le prénom de son fils,Pierre-Marie Dru, m’a sauté aux yeux. J’avais déjà regardé sa bio sur Wikipedia quelques jours auparavant après avoir vu le long-métrage d’animation “J’ai perdu corps“ dont il a composé la musique. Père et fils ont donc chacun marqué un moment de mon chômage à leur manière.

Ce long-métrage a remporté le César du meilleur film d'animation et de la meilleure musique originale en 2020Ce long-métrage a remporté le César du meilleur film d'animation et de la meilleure musique originale en 2020

  • Après avoir décrit le Head of Bullshit, je me suis rendue compte que d’autres personnes l’avaient déjà croisé avant moi et l’ont décrit avec bien plus de talent:

    Bande dessinée "Chief Bullshit Officer" - FixBande dessinée "Chief Bullshit Officer" - Fix

Bibliographie

Sources dont je me suis inspirées ou que je prévois de lire 😅

Au prochain épisode...

J’ai pris pas mal de retard sur cet épisode en me concentrant sur un sujet technique, j’espère que c’était pas trop indigeste pour vous. Pour la semaine prochaine j’ai donc choisis un sujet plus léger “Celle qui remercie ses professeurs

A la semaine prochaine :)A la semaine prochaine :)

CHÔMIES

Par Rose MBoukane